Durant toute la nuit et jusqu'à l'heure avant le départ soufflait la tempête. Avec la pluie, le vent s'est calmé, c'est maintenant un concentré de mauvaises conditions climatiques. Du Vieux Port, on démarre assez lentement à cause de la densité, il pleut, le sol est parsemé de flaques que tout le monde évite. Robin et Didier à vélo s'engagent à mon passage, c'est parti. J'essaie les trottoirs pour être plus à l'aise, mais à chaque changement de direction on subit un effet entonnoir et me retrouve coincé dans le flot. On s'engage dans les rues piétonnes en remontant vers la préfecture, là le sol semble glissant, je trébuche, me rattrape, continue. Rond-point de la Catellane ça s'élargit enfin, la grande avenue du Prado, je peux prendre un rythme, les jambes froides, difficile. J'attrape au passage une bouteille d'eau, la bois. Long, long boulevard.
Run.
Enfin des rues, j'ai chaud quitte la veste, la passe à Robin, il pleut, j'ai froid, la reprends ; la pluie s'arrête, j'ai chaud, je repasse la veste à robin. Bonneveine, les jambes tournent maintenant, j'ai pris la foulée, j'en profite, je déroule. Didier me dit de me méfier, que j'ai accéléré, Robin confirme, ce n'est pas un problème, bonnes sensations. Passage du dixième kilomètre cinquante-quatre minutes et quarante-cinq secondes, malgré les difficultés du départ, je reste dans mes prévisions. Le tout c'est de finir dans de bonnes conditions, le second objectif, c'est de faire mieux que quatre heures et quinze minutes. Dans Parc Borély, les vélos n'entrent pas, il se met à pleuvoir à grosses gouttes, le tee-shirt s'imbibe d'eau froide, Robin n'est pas là. Le ravitaillement est léger je prends sans m'arrêter quelques tranches d'orange, je m'essuie les mains collantes sur le tissu mouillé, je suis seul parmi les autres. Je me redresse et reprends le rythme sous la pluie.
Run, run.
A la sortie du parc, je retrouve Robin et Didier, je suis trempé des pieds à la tête, mais je suis chaud, je n'ai besoin de rien. J'entrevois Sylvie et Valérie dans la foule des spectateurs, me retourne, continue, ça à duré le temps d'un éclair. Y avait-il Elisa et Odessa ? Didier me dit qu'il y avait Joan. Je rafle encore quelques quartiers d'orange avant de quitter le secteur du parc et son va et vient de coureurs pour prendre le bord de mer, tous dans le même sens, retour au Vieux Port. Pas de vent, pas de pluie, les plages, un léger dénivelé vallonné, la Corniche, Catalans. J'attaque dans les côtes, déroule en descente, je suis dedans. Passage du vingtième kilomètre, une heure cinquante-trois minutes et quelques secondes. Plus rapide que les dix premiers, largement au dessus de mes prévisions, un mélange d'étonnement et de motivation.
Run, run, run.
Retour en ville, vingt et unième kilomètre puis vingt-deuxième, quelques foulées et nous voilà à la moitié du parcours, j'en prends conscience et me dit qu'on rentrera dans la longue distance qu'après le passage du Vieux Port sur lequel on entre. Une légère douleur apparaît sur le dessus de la cuisse gauche, je me rassure en me disant que ça passera, je l'oublie. La Canebière, vers les docks, quartiers industriels, Robin me ravitaille. Normalement je dois être autonome et n'utiliser que les ravitaillements de l'organisation qui, sur ce coup là, semblent qualitativement insuffisants. Mais mon objectif n'étant pas la compétition, mais le plaisir de mener à bien cet effort en compagnie de Robin et Didier, c'est sans la moindre gène que je ne me prive pas de leur assistance. La Joliette, moment de doute, incertitude, mon estomac m'alerte sensiblement. Ai-je trop ingéré d'un coup ? Ca ne dure pas parce que je me dis que pour le moment tout est bon, que je peux peut-être tenir le même rythme jusqu'au trente. La pluie redouble d'intensité et tombe en continue, sous les viaducs on se prend tout le ruissellement des voies du dessus. En bordant longuement une quatre voies, les voitures propulsent grâce à leur vitesse des vagues qui retombent bruyamment sur l'asphalte. Au vingt-huit, je croise le premier qui passe son trente-sept, suivent les poursuivants d'abord les un après les autres, ensuite de plus en plus rapprochés. L'ambiance a changé autour de moi. On sent l'effort et son silence.
Run, run, run, run.
J'atteins le panneau trente, j'ai bouclé le troisième dix en cinquante-cinq, trente, un mélange d'étonnement et d'émotion. Je n'ai pas subi le légendaire coup de barre, j'ai les jambes souples je prends conscience que je peux passer sous les quatre heures et aller largement au-delà de mes espérances. Je sanglote discrètement et maîtrise une première fois, une seconde fois, je suis passé dans un autre état provoqué par la distance. J'entends Robin me dire que j'oublie le ravitaillement, je lui réponds trop sèchement que je n'ai besoin de rien, que là je suis tout bon. J'ai les jambes, je sens que j'avance, autour certains commencent à ralentir à s'arrêter à combattre les crampes avec quelques étirements. Au trente-deux, je me dis que rien n'est gagné en passant en deux heures cinquante-cinq minutes et quarante-cinq secondes. Les dix derniers kilomètres en plus d'une heure, cinq minutes et des secondes bien entamées, c'est tout ce qu'il y a de possible, d'autant que je ne souffre toujours pas et je ne sais ni quand, ni comment ça va m'arriver. Je me motive en imaginant la déception d'avoir perdu tout l'avantage de l'effort mené jusque là. Vivement L'Estaque et le demi-tour pour le retour. C'est interminable, j'imagine que c'est au prochain rond-point et c'est toujours plus loin. En face un flot dense de coureurs, je les envie et me dit que dans peu de temps je serai là où ils sont. Soulagement, surprise et difficulté au demi-tour, le vent souffle maintenant en pleine face, mais ça ne m'effraie pas. Didier qui a senti la difficulté me motive, je lui fais quand même part de la difficulté. Je suis sur le retour, les jambes commencent à tétaniser mais restent efficaces. Toujours pas la moindre souffrance, j'y vais confiant.
Run, run, run, run,run.
Au passage du trente-cinq, je m'aperçois que j'ai un peu ralenti, je tente d'accélérer sensiblement. Je cherche le panneau kilomètre trente-six qui n'arrive pas, j'arrive au trente-sept. Après quelques foulées je dis à Didier qu'il ne reste plus qu'un cinq mille mètres. J'ai conscience que je peux et vais tout donner. Toujours pas de souffrance, je pense maintenant que je n'en aurai pas mais reste vigilant dans la gestion de l'accélération. Un couloir routier entre de hauts murs canalise le vent et l'envoie en pleine face, je lutte, me colle au mur et dépasse les uns et les autres en passant par le coté droit à raz du trottoir, les pieds dans les flaques, je n'ai pas l'impression de forcer, je me sens en action. Didier se fait entendre de tous en encourageant avec l'argument du moins de quatre heures. Plus que quatre mille mètres, je continue, je dépasse, toujours la pluie, toujours le vent, je n'ai besoin de rien ; plus que trois mille mètres. Quand je passe au quarante en cinquante-huit, trente au quatrième dix kilomètres, Robin me dit que je suis à l'aise en dessous des quatre heures. Je lui réponds que rien n'est gagné avant l'arrivée. Certes, mais il me fait comprendre qu'il ne doute pas. Je lâche tout, allonge la foulée, je pense faire les deux derniers kilomètres en moins de cinq minutes au kilomètre. Je suis souple des jambes, accélère encore, remonte le flot des coureurs qui accusent le coup. Je me sens facile, un vrai plaisir, je traverse les flaques, pas de détours. Quarante et unième kilomètre en six minutes au kilomètre, finalement ce n'est qu'une sensation, je ne suis pas si rapide que ça, je peux aller plus vite. J'encaisse la distance à chaque foulée, mais je sens que j'ai de la marge, je peux y aller encore, je termine. Je me faufile entre les uns et les autres, remonte le flot. A chaque encouragement de Didier je vais plus vite, je sens la fin, je vois le bout de la rue, la mer, le port, le quarante-deux, encore cent quatre-vingt-quinze mètres, dernier effort à grandes enjambées. C'est que du plaisir.
Run.
Je coupe le Chrono. Trois heures, cinquante et une minutes et quarante-sept secondes. Même pas je l'avais imaginé. Je marche les mains sur les hanches ruisselant de pluie. Je sanglote discrètement et maîtrise une première fois, une seconde fois, une troisième fois, je suis passé dans un autre état provoqué par le plaisir de l'effort de l'objectif atteint, dépassé. Peu importe le nombre de ceux qui sont devant, peu importe le nombre de ceux que sont derrière. L'important c'est ceux qui m'ont suivi, ils ont dû s'arrêter juste avant l'arrivée. Dans la foule je les cherche.
Laurent me demandait la veille pourquoi je courais le Marathon.